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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 18:47
Fin des Lumières : bienvenue dans le meilleur des mondes transhumanistes

FIGAROVOX/TRIBUNE - Google ou PayPal investissent des milliards de dollars dans le «transhumanisme». Pour Nicolas Le Dévédec, ce projet, dont on perçoit les premiers effets sociaux et économiques, bouleverse la conception de l'homme héritée des Lumières.

«Changer l'être humain plutôt que changer le monde», telle pourrait être résumée la rupture introduite par le transhumanisme quant à la conception de la perfectibilité humaine. Il ne s'agit désormais plus tant d'améliorer la société et nos conditions de vie sociales par des moyens politiques, mais d'améliorer l'humain par des moyens technoscientifiques dans une optique adaptative. Ce renversement marque une rupture importante avec la culture humaniste des Lumières, qui encourageait au contraire les êtres humains à conquérir leur autonomie sociale et politique.

Il ne s'agit plus d'améliorer la société et nos conditions de vie sociales par des moyens politiques, mais d'améliorer l'humain par des moyens technoscientifiques;

Il ne se passe pas un jour ou presque sans qu'on parle du mouvement transhumaniste et de son ambition d'«améliorer» techniquement l'être humain et ses performances intellectuelles, physiques et émotionnelles. Militant en faveur d'un humain revu et corrigé par les technosciences et bénéficiant du soutien de géants économiques comme Google ou PayPal, le transhumanisme ne cesse en effet de gagner en notoriété. Les idéaux d'un «humain augmenté» trouvent un écho certain dans nos sociétés obnubilées par le culte de la performance . Chirurgie esthétique, dopage sportif, recours aux psychostimulants pour optimiser les capacités cognitives ou développement d'une médecine régénératrice qui œuvre à repousser la mort en sont quelques-unes des manifestations saillantes.

Suscitant depuis plusieurs années d'importants débats, force est de constater que le transhumanisme demeure toutefois essentiellement interrogé dans une perspective bioéthique gestionnaire et utilitariste centrée sur la minimisation des risques et la maximisation des avantages de l'humain augmenté. Dans cette perspective, recourir aux technologies d'augmentation serait souhaitable à condition d'en assurer la régulation. À l'image de l'association française transhumaniste Technoprog, qui se revendique d'un transhumanisme social et entend promouvoir un humain augmenté responsable, les considérations éthiques portent dans cette optique régulatrice sur le respect d'un certain nombre de principes, parmi lesquels le respect des droits et des libertés individuelles, l'égalité d'accès aux technologies d'amélioration ou encore leur sécurité en terme de santé.

Cette approche bioéthique libérale s'apparente davantage à un «outil de management du risque» qu'à un véritable outil de réflexion.

S'apparentant davantage à un «outil de management du risque» qu'à un véritable outil de réflexion fondamentale, cette approche bioéthique libérale aujourd'hui dominante néglige considérablement les questions de fond posées par l'humain augmenté et l'idéologie transhumaniste. Quand bien même l'augmentation humaine serait parfaitement libre et éclairée, l'égalité d'accès à ces technologies entièrement garantie et leur utilisation sans dangers pour la santé et la sécurité des individus, serait-elle en effet encore souhaitable? C'est notre conception philosophique de la perfectibilité humaine qu'il est nécessaire d'interroger ainsi que le modèle de société politique que recouvre le transhumanisme. En quoi l'être humain est-il au juste perfectible et pour quel projet de société?

Interrogé dans cette perspective, il apparaît qu'en dépit de la variété de ses expressions, qu'il soit californien, français, libertarien ou prétendument social, le transhumanisme est porteur d'une conception de la perfectibilité humaine résolument adaptative et dépolitisée, en rupture avec l'humanisme des Lumières. La perspective privilégiée par le transhumanisme, même quant à la branche qui se veut plus «sociale» et «progressiste» du mouvement, est en définitive toujours celle de changer techniquement l'être humain en lui-même plutôt que celle de questionner politiquement notre environnement social, dans une perspective critique et réflexive. Dans le meilleur des mondes transhumanistes, jamais ne questionne-t-on réellement et sérieusement l'ordre social aujourd'hui dominant et ses valeurs centrales que sont la performance, le dépassement de soi, la croissance, la productivité et la flexibilité illimitées. Les transhumanistes proposent plutôt de nous y accommoder chimiquement et biologiquement. L'adaptation est le mot d'ordre.

Dans le meilleur des mondes transhumanistes, jamais ne questionne-t-on l'ordre social .

Prenons un seul exemple pour illustrer ce point. Dans un article au titre évocateur, L'ingénierie humaine et le changement climatique, plusieurs scientifiques affiliés au transhumanisme envisagent le plus sérieusement du monde de recourir à des formes de modifications technoscientifiques de l'espèce humaine afin de réduire son empreinte écologique et ainsi donner naissance à des êtres éco-techno-responsables. Les modifications envisagées concernent aussi bien l'usage de la pharmacologie pour rendre les êtres humains intolérants à la viande que la production d'êtres humains de petite taille. La logique est aussi imparable que désopilante: réduire la taille des êtres humains, c'est réduire leur consommation. On n'arrête décidément pas le progrès, surtout lorsque l'on s'évertue comme c'est le cas ici à dédouaner la civilisation de la croissance de toute responsabilité dans la crise climatique actuelle.

Le transhumanisme marque une rupture significative à l'égard de la conception humaniste de la perfectibilité humaine.

Cet exemple caricatural a le mérite de mettre en lumière la logique dépolitisante qui caractérise l'idéologie transhumaniste, très bien résumée par le philosophe Michael Sandel: «Changer notre nature pour nous adapter au monde, plutôt que l'inverse, constitue la forme de dépolitisation la plus aboutie. Cela nous dissuade d'exercer notre esprit critique sur le monde, et entrave l'élan en faveur d'une amélioration sociale et politique». En cela, le transhumanisme marque une rupture significative à l'égard de la conception humaniste de la perfectibilité humaine. Du philosophe Nicolas de Condorcet au médecin Pierre-Jean-Georges Cabanis, la volonté de perfectionner techniquement la nature - nature humaine comprise - fait certes déjà partie intégrante du projet moderne. Toutefois, jamais la quête humaniste ne s'est-elle réduite à cette seule dimension.

Dans la lignée du philosophe Jean-Jacques Rousseau, à qui l'on doit en 1755 l'invention du néologisme « perfectibilité » dans son célèbre Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, l'idée de perfectibilité telle qu'envisagée par les Lumières vise plus fondamentalement la conquête de l'autonomie sociale et politique. En définissant l'être humain comme un être perfectible, Rousseau valorise la capacité humaine à agir réflexivement et politiquement sur le monde. En montrant à travers cette notion que la société est une construction instituée par les hommes, qu'aucune loi n'est autrement dit donnée une fois pour toutes, que la rhétorique de l'adaptation au monde tel qu'il est constitué le ressort de la domination et de l'exploitation, Rousseau établit l'idée que les êtres humains ont la possibilité d'édifier par eux-mêmes une société plus juste et plus décente. Tel est le fondement de l'idéal démocratique.

S'il est trop tôt pour saisir toute la portée de ce renversement historique de la perfectibilité humaine, on peut d'ores et déjà en entrevoir les premières retombées sociales.

En nous intimant à nous modifier biotechnologiquement plutôt qu'à remettre en cause la société de l'amélioration contemporaine, le transhumanisme promeut non pas un rapport autonome à soi et au monde, mais un rapport hétéronome par la subordination individuelle et collective aux normes établies du marché économique et de la quête de performance sans limite. S'il est encore trop tôt pour saisir toute la portée de ce renversement historique de la perfectibilité humaine, on peut toutefois d'ores et déjà en entrevoir les premières retombées sociales. Derrière le fantasme d'un enfant parfait, il y a l'instauration d'un nouvel eugénisme lequel, pour libéral et consenti qu'il soit, encourage comme hier l'instrumentalisation de la vie humaine et l'intolérance croissante à l'égard du handicap. Derrière l'humain maître de ses émotions grâce à la pharmacologie, il y a l'émergence d'un humain complexé et souffrant, de plus en plus médicalisé, développant de nouvelles formes de dépendances et d'addictions. Derrière la quête d'une vie sans fin, il y a le jeunisme et la stigmatisation croissante de la vieillesse appréhendée comme une maladie dont il faudrait absolument guérir. Derrière la volonté d'améliorer biomédicalement l'humain et la vie en elle-même, il y a finalement l'exploitation bioéconomique des corps qui se matérialise chaque jour un peu plus.

L'enfer capitaliste est pavé de bonnes intentions technoscientifiques. La seule avancée à mettre au compte de la société de l'amélioration semble ainsi être celle du marché et du capitalisme, qui trouve dans le surhomme replié sur lui-même la matière première de sa reproduction et de sa régénération. Derrière la vitrine promotionnelle d'un humain plus beau, plus fort, plus intelligent et capable de vivre indéfiniment se profile la marchandisation des corps et de la vie, ainsi que la sociologue Céline Lafontaine le montre très bien dans un ouvrage fort éclairant Le corps marché. En exigeant de chaque individu qu'il soit toujours plus performant et devienne l'entrepreneur toujours plus solitaire et résigné de lui-même, le transhumanisme repousse en définitive continuellement la possibilité d'une vie authentiquement humaine, laquelle suppose d'être partagée plutôt qu'augmentée. Avant de vouloir devenir plus qu'humains, commençons par essayer de devenir plus humains.

Docteur en Sociologie et en Science politique, Nicolas Le Dévédec est professeur adjoint en Sociologie à HEC Montréal. Il est l'auteur de l'ouvrage La société de l'amélioration. La perfectibilité humaine des Lumières au transhumanisme (éd. Liber, 2015).

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Né en 1879, Léon Jouhaux est un jeune ouvrier anarchiste, travaillant à la manufacture d'allumettes d'Aubervilliers. À trente ans, le 12 juillet 1909, il est élu secrétaire général de la CGT. Il participe aux efforts des syndicats pour prévenir les deux guerres mondiales. Au début de la seconde, il s'installe à Marseille où il prend contact avec les syndicalistes de la zone occupée. Arrêté par la police de Vichy, il est livré aux Nazis en novembre 1942. Son statut politique lui permet d'échapper aux camps d'extermination ou aux stalags des prisonniers de guerre. Il est libéré par les Américains après deux ans et demi de captivité. Dans l'euphorie de la victoire et de la paix, l'heure est à l'unité et Léon Jouhaux représente pour de très nombreux travailleurs le père, le fédérateur, le rassembleur. Il reprend donc la tête de la CGT. Mais devant l'influence grandissante du PCF au sein de la Confédération syndicale, il démissionne en 1948 pour fonder la CGT-FO. La suite de sa carrière dépasse alors le cadre national. Il devient vice-président de la Fédération Syndicale Mondiale et délégué à l'ONU. Son engagement est couronné en 1951 par le Prix Nobel de la paix.